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Chronique : Appuyez sur étoile

Un magnifique roman sur la perte de nos aînés que l’on ne veut pas laisser partir… Une version de Les étoiles s’éteignent à l’aube version ado : sublime et triste tout à la fois.

Paru en 2017 aux éditions Sarbacane, Appuyez sur étoile est un roman ado signé par Sabrina Bensalah. Elle écrit peu, mais à chaque fois ses romans se font remarquer : Billie Fossette (collection Pépix chez Sarbacane), Vers le bleu (son premier et magnifique roman chez Exprim’ lui aussi) et plus récemment Diabolo Fraise en 2019, toujours chez Sarbacane.
J’avais déjà lu Billie Fossette, que j’avais apprécié, mais c’est la première fois que je découvre son œuvre pour ados avec Appuyez sur étoile. Et grand bien m’en a pris !

Comment dire au revoir quand ce n’est pas prévu au programme ?

Ils sont rares les romans pour la jeunesse ou les ados qui traitent de la vieillesse et de la mort, et pourtant c’est un sujet auquel nous sommes tous confronté à un moment. Pourquoi si peu d’ouvrages sur ce thème ? Ce n’est pas vendeur ? Il ne faut pas en parler car la mort est un sujet encore trop tabou ? J’imagine que c’est en partie pour cela, mais quand des livres comme Appuyez sur étoile tombent entre nos mains, impossible de ne pas être touché. Le sujet est traité avec tant d’humour et de justesse qu’il n’est plus question de pudeur ou de tabou : la mort fait partie du quotidien, et il vaut mieux l’affronter et aider l’autre à partir du mieux possible.

Un dernier rêve à accomplir

Pour la mémé d’Avril, son objectif est « simple » : finir ses jours dans la montagne et voir les étoiles en fermant une dernière fois les yeux… C’est ainsi que le but de sa grand-mère va devenir SON but. L’aider à franchir les dernières marches qui la mèneront ailleurs, loin de sa douce et folle petite-fille.
Mais avant tout cela, il y a de nombreuses étapes à franchir telles que le déni, la négation de l’état de sa grand-mère, ne pas voir le problème pour le faire disparaître… Mais ça ne marche qu’un temps.

Plus que l’histoire d’une perte, Appuyez sur étoile est avant tout une ode aux amitiés qui durent. Au fait que vieillir n’est pas le début de la fin mais le commencement d’une autre façon de vivre. Toutes les mémés dont s’occupe la douce Avril en les coiffant ont leurs particularité. On semble parfois oublier qu’elles ont été jeunes et qu’elles aussi ont fait des folies… Sabrina Bensalah est là pour nous le rappeler !
Et quand vous saurez quel était le métier de la grand-mère de la jeune femme, vous n’en reviendrez pas ! Ce métier si particulier lui a offert des amitiés incroyables et des sœurs indéfectibles.

Tout est touchant dans ce roman, mais jamais niais. Avril est un personnage d’une vivacité incroyable avec un grain de folie qu’on ne peux qu’aimer. De même, son sens de la répartie est aussi savoureux… Elle est d’ailleurs si lumineuse qu’elle n’attire que des personnes comme elle. Outre une belle image de la vieillesse, ce roman nous montre ce que de belles amitiés peuvent créer. De même que la solidarité entre les générations.

Appuyez sur étoile est un roman ado magnifique au message fort. Les passages les plus étranges y sont aussi les plus émouvants : ceux où la grand-mère d’Avril parle à quelqu’un au téléphone. Mais tout se passe dans sa tête, alors qui est-ce ? Si vous avez envie d’une belle histoire de vie et d’émotion tout à la fois, ce roman est parfait. Il est idéal à découvrir dès l’âge de 13 ans environ, mais pourrait tout à fait se savourer dans une édition de poche adulte !

Chronique : Je suis ton soleil

Un roman frais, fun et génial qui traite avec adresse de tous les sujets… même les plus difficiles. Un coup de maître qui révèle (si ce n’est déjà fait) Marie Pavlenko pour la mettre au même niveau que Marie Desplechin ou Marie-Aude Murail… Ces auteurs emblématiques de la littérature jeunesse et ado s’appellent toutes Marie. Coïncidence ? Je ne crois pas !

Marie Pavlenko est une auteur française qui peu à peu s’est taillé un nom dans le domaine très productif de la littérature jeunesse. Révélée par Le livre de Saskia chez Scrinéo en 2011, Marie Pavlenko a depuis tracé son chemin avec une foule de romans, la plupart baignés dans l’imaginaire : La fille-sortilège (Folio), Marjane (PKJ)…

Avec Je suis ton soleil l’auteure arrive dans le catalogue Flammarion et fait une incursion remarquable dans la littérature ado dite réaliste. Ici, point d’imaginaire si ce n’est les nombreuses fantaisies de sa narratrice Déborah (dite Débo pour les intimes). Attention, coup de cœur à l’horizon !

Tout va bien… mais en fait non

Débo entame sa dernière année de lycée avec le bac en ligne de mire, un manque cruel de chaussures (la faute à Isidore le chien qui n’est pas son chien) et une meilleure amie un peu trop nombriliste…

Mais ça pourrait à peu près aller si seulement Débo ne tombait pas par hasard sur son père… en train d’embrasser une autre femme que sa mère ! Que faire ? Le dire à sa mère ? Taire la vision de cet adultère ? Débo n’en sait rien, mais peu à peu, elle sombre dans les questionnements quant à sa famille et son devenir…

Du courage, beaucoup d’abnégation et d’humour, sans oublier les amis, les vrais, c’est sur tout cela que Déborah va devoir compter pour s’en sortir. La vie est faite d’orages et de tempêtes, mais aussi d’éclaircies. Voilà l’histoire drôle et triste à la fois de Débo et de sa famille… rien n’est simple, mais tout y est beau.

Mon coup de cœur, à la Librairie Royaumes (Paris 13ème). La couverture brille de mille feux !

Un roman comme une ode à la vie

Avec Je suis ton soleil, Marie Pavlenko signe un tournant dans son œuvre avec un livre mémorable et qui deviendra emblématique. Du moins je l’espère. Là où l’auteure nous a toujours habitués a de bons voir de très bons romans, on passe ici au niveau au dessus.

Ce roman, malgré son titre lumineux et positif (voir poétique) est loin du feel good book. En effet, la vie de la famille de Débo va connaître de très nombreux remous. On croise un nombre considérables de thèmes importants à notre époque, tout cela sans misérabilisme ou prise de position. Marie Pavlenko nous raconte la vie, ses cabossures, ses difficultés, et qu’elle n’est jamais un long fleuve tranquille, peu importe d’où l’on vient.

Ainsi, on y parle de deuil, de tromperie, de perte, d’homosexualité, de grossesse adolescente, de questions sur l’avortement, de suicide… Et chose incroyable, Marie Pavlenko réussit le tour de force de parler de tous ces sujets avec en trame de fond l’humour. Oui, même quand on parle de sujets aussi graves. Comment est-ce possible ? Grace au formidable personnage qu’est Débo. Débordante de vie quels que soient les obstacles.

Pour ceux qui craindraient que le roman soit triste ou trop négatif, ne passez pas votre chemin ! Dans Je suis ton soleil, on parle aussi, d’amour inconditionnel, de ce que l’amitié peut apporter quand on est en détresse…

Et puis, il y a notamment deux scènes mythiques à ne louper sous aucun prétexte : l’évasion d’une mygale d’appartement et un cours de yoga ou il y a un peu trop de relâchement… Fous rires garantis !

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En somme, si vous cherchez un roman mémorable, beau, puissant et traitant de très nombreux sujets sans lourdeur ni gravité, Je suis ton soleil sera parfait. C’est à découvrir dès l’âge de 15 ans environ, puis sans limite d’âge. Oui, adultes ! Lancez-vous dans cette découverte, ce roman en vaut vraiment la peine !

Chronique : En beauté

Un roman étrange et diffus pour découvrir l’univers de l’auteur coréen Kim Hoon

Bienvenue dans le monde de l’esthétisme et de la beauté au travers du prisme… d’un salon funéraire. Voici le court roman (ou la longue nouvelle) de Kim Hoon parue chez Picquier en novembre 2015.

Kim Hoon est un auteur coréen qui a trois livres parus actuellement en France en comptant En beauté. Les deux autres sont parus chez Gallimard : Le chant du sabre et Le chant des cordes.

Le choc de deux univers

Le directeur commercial d’une grande entreprise de cosmétiques vient de perdre sa femme, alors que ce dernier s’occupe des obsèques, son travail passe le rattrape… Il soit gérer la campagne de communication estivale de son entreprise… Pour ceux qui connaissent un peu la Corée, En beauté ressemble à un portrait à l’acide de la Corée et de sa dureté pour ceux qui y travaillent…

Une lecture qui laisse un peu sur sa faim mais donne à réfléchir…

Pour lire et/ou apprécier En beauté, je pense qu’il faut déjà beaucoup aimer la littérature coréenne et ses thèmes parfois étranges. Un lecteur que ne se serait jamais essayé à la littérature coréenne risquerait d’être quelque peu déstabilisé par ce court roman.

La lecture est pénible dans le sens où rien ne nous est épargné. Nous découvrons avec horreur et dégoût les lentes étapes de la maladie que la femme de ce publicitaire a vécue. On lit aussi avec beaucoup de fascination et de respect tout l’amour que cet homme éprouvait pour sa femme. Il s’occupait d’elle jusque dans ses besoins les plus primaires : manger, aller aux toilettes, la changer… Il aimait sa femme avec une force indéfectible, un courage illimité…

Mais outre sa vie personnelle, cet homme se doit « d’assurer » également sur le plan professionnel. En Corée, le monde du travail est plus que difficile, il est cruel. Les Coréens sont parmi les peuples travaillant le plus à dans le monde, et ce roman le démontre en illustrant cet homme menant de front l’organisation des obsèques de sa femme et son travail. Même dans une situation aussi exceptionnelle que la mort d’un proche, le travail passe avant tout…

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Pour apprécier pleinement ce roman et comprendre ce qu’il illustre et dénonce, il faut avoir une vision assez globale de la réalité de la vie coréenne, de ses enjeux, de ses difficultés. Je ne les perçois qu’à peine, mais le peu que je sais de ce mode de vie grâce à la lecture de nombreux romans semble compliqué.

Quand on lit, on tente de s’évader, et la littérature coréenne réussit cela à merveille pour moi. Mais avec En beauté, c’est la réalité qui se rappelle à nous. Nos envies d’exotisme et de littérature sont parfois rattrapées par ce genre de roman. Nous qui rêvons d’un ailleurs, l’herbe n’est pas toujours plus verte dans ces pays d’Asie qui nous fascinent tant et que parfois nous envions…

Chronique : La cuisinière

La cuisinièreUn roman historique tiré d’une histoire vraie fascinante : celle de Mary Mallon, que les journaux surnommaient à l’époque Mary Typhoïde…

Premier roman de Mary Beth Keane à paraître en France, La cuisinière est un roman historique absolument captivant. Entre le monde de la gastronomie et celui des dispensaires, plongez dans un New York du XIXème magnifiquement dépeint.

Initialement paru aux Presses de la cité, l’ouvrage vient de sortir en poche chez 10/18 il y a peu, c’est l’occasion de se faire plaisir ! Pour le moment, La cuisinière reste le seul roman de l’auteur paru en France.

Une femme qui excelle dans son art, celui de la cuisine

Quand débute notre histoire, Mary est encore jeune et à l’avenir devant elle. Excellente cuisinière, les portes des plus riches maisons s’ouvrent à elle facilement grâce à ses excellentes références. Elle peut tout préparer, concocter, mitonner, et elle le fait avec talent. Mary a donc une relative bonne situation, elle est amoureuse et plutôt heureuse, et elle a des rêves, comme celui d’ouvrir une boutique un jour…

Mais le jour où le Docteur Soper tente de la faire venir de force pour analyses, Mary se braque et fuie. C’est le début d’une longue course-poursuite entre la jeune femme et le médecin, qui est persuadé que Mary transmet la typhoïde aux personnes à qui elle prépare les repas. Harcèlement ou réalité ? Quoi qu’il en soit Mary ne croit pas un instant à cette théorie et va tout faire pour le prouver, quitte à y perdre beaucoup…

La cuisinière gfImmersif et historiquement très intéressant

Le fait que La cuisinière soit un récit historique, c’est très bien. Mais qu’il se base sur l’histoire d’une femme qui a réellement existé, c’est encore mieux. D’autant que cette femme qu’était Mary Mallon est extrêmement peu connue, en tout cas dans notre pays. Son cas est unique en son genre : soupçonnée puis traquée et même séquestrée, tout cela sans qu’elle n’ait jamais son mot à dire.

Evidemment, tout cela est romancé, et très bien articulé par l’auteure. On se retrouve à découvrir à la fois un roman historique mais également un récit policier (surtout en ce qui concerne le suspense juridique de l’intrigue).

La vie de Mary Mallon est loin d’être de tout repos, et même son histoire d’amour avec le seul homme de sa vie sera très mouvementée. On ne peut s’empêcher d’avoir beaucoup d’empathie pour cette femme robuste et tenace que rien n’effraye, pas même les médecins. On l’admire et on la soutien, même quand elle fait des erreurs grossières ou dangereuses pour son entourage. C’est en cela que l’auteur est talentueuse : elle explique les décisions de Mary Typhoïde, qui vues de l’extérieur sont terribles. Mais qui vues du point de vue direct de Mary Mallon sont tout simplement normales ou défensives…

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Pour passer un excellent moment de lecture et découvrir un personnage méconnu de l’histoire, La cuisinière est ainsi un roman parfait. Touchant, réaliste et terrible à la fois, le parcours de cette femme hors du commun ne laissera personne indifférent. Ne passez pas à côté, c’est aussi original que percutant, et c’est une façon de découvrir la médecine de l’époque, ses techniques et ses façons d’investiguer… parfois déontologiquement dérangeantes – mais nécessaires ? – à lire et à méditer.

Pour aller plus loin : Découvrez l’histoire de Mary Typhoïde vue du point de vue des services d’hygiène de New-York dans le roman Stupeur, paru aux éditions Lucca en 2021. Chronique ici.

Chronique : Sovok

SovokUne sf inattendue en pleine Russie rétrofuturiste : bluffant

Peut-être connaissez-vous déjà le brillant auteur Cédric Ferrand qui doucement, se fait un nom dans le monde de l’imaginaire français. Sovok est son second ouvrage paru, mais il avait déjà marqué les lecteurs avec son très réussi roman de fantasy Watsburg. Dans Sovok, place à la sf rétrofuturiste, dans une Russie où la modernité se dispute au rafistolage et à la débrouillardise dans toutes les strates de la société… preuve permanente de sa lente déliquescence.

Colmater et réparer plus que soigner…

Dans l’entreprise Blijni, on a du mal à survivre. Toutes les économies sont bonnes à faire, on nettoie un outil médical à usage unique pour qu’il dure le plus longtemps possible, on prie pour que la jigouli (ambulance volante) que l’on conduit tienne encore une nuit de plus… Bref, on est constamment sur le fil, comme les patients dont on s’occupe.

Alors quand Méhoudar, le petit nouveau débarque chez Blijni, on lui promet de ne pas lui payer ses premiers jours de « stage ». Tout est bon pour faire des économies. Le petit jeune doit ainsi apprendre les ficelles du métier avec le duo que forme Manya pour les soins et Vinkenti au volant. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ces quelques jours auprès d’eux vont être très instructifs…

La Russie va mal, et ça ne va pas en s’arrangeant… Magouilles et arrangements à tous les étages pour sauver son patient, tractation étranges, tout est bon pour arriver à ses fins qu’elles soient nobles (ce qui est rare) ou dans un but plus personnel.

Décadence programmée d’une Russie qui n’a pas su s’adapter

Dans la capitale Russe du futur de Cédric Ferrand, la technologie est bien présente, mais ne rivalise pas deux secondes avec celles des occidentaux. Ici, on est nostalgique d’antan, et on veut fermer les yeux le plus longtemps possible sur les avancées, qu’on se le dise, c’était bien mieux avant.

Les Russes perdent ainsi sur leur propre terrain des clients dans le domaine de la santé. En effet, peu à peu, l’entreprise occidentale Second Chance vole les clients de Blijni : jigoulis rutilantes, technologie de pointe, argent qui semble couler à flot, la concurrence déloyale faite par Second Chance tue à petit feu l’entreprise Russe. Les magouilles semblent ne plus vraiment suffire à sauver un client et à arrondir les fins de mois.

Soyons clairs, ce n’est pas le sens de la déontologie qui étouffe nos protagonistes, du moins les deux anciens de Blijni Méhoudar, lui, est encore assez innocent pour voir de l’espoir dans les choses et les êtres qu’il croise. Mais si quelques bouteilles d’alcool peuvent aider à faciliter une intervention ou éviter d’appeler la milice, on ne dit pas non.

Cette plongée dans l’univers médical de cette Russie imaginée nous rend les spectateurs privilégiés de sa lente agonie. Il n’y a pas mieux placée qu’une équipe médicale pour observer toutes les carences d’une société. Les ambulanciers côtoient quotidiennement la misère, et la saleté, et eux-mêmes ne roulent pas sur l’or et sont prêt à quelques petites entorses pour se faciliter un peu la vie. Mais jusqu’à quand un système aussi défaillant et basé sur une telle pauvreté peut-il durer ? Surtout quand on sait que les politiques sont des as de la magouille à leur propre échelle… Un début de réponse est dans la fin des pages de Sovok

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Cet ouvrage assez inattendu et inclassable fut un véritable plaisir de lecture. On aurait aimé rester beaucoup plus longtemps avec Méhoudar et ses deux acolytes bardés de défauts, mais très attachants. L’ouvrage aurait pu notamment explorer beaucoup plus la veine socioéconomique de ce pays en passe de mourir de ses vices. On aurait aimé avoir une vision plus large de cet univers si magnifiquement dépeint, avec ce qu’il revêt de noirceur et d’insalubrité. Alors, à quand une nouvelle incursion dans ce Moscou en pleine faillite ?

Cette chronique a été rédigée pour le site ActuSF.