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Chronique ado : Tenir debout dans la nuit

L’histoire d’une adolescente qui va passer toute une nuit, seule dans la Grande Pomme… Va-t-elle tenir dans cette ville où elle ne connaît personne ?

Eric Pessan est un auteur pour les ados et la jeunesse à l’œuvre percutante et marquante. Il aborde souvent dans ses ouvrages des thématiques difficile, mais avec des mots très justes…
Ses livres les plus connus sont notamment La forêt de Hokkaido (L’École des Loisirs) pour lequel il a eu le prix des Sociétés des gens de Lettres, ou encore le livre que je vais vous chroniquer ici : Tenir debout dans la nuit qui est paru en 2020.

C’est mon premier roman de Pessan, mais le septième qu’il a écrit, et une chose est certaine, je vais y revenir tant j’ai trouvé ce texte poignant.


Pour mieux appréhender ce roman, je vous propose de lire un petit extrait de la lettre qu’il a adressé aux libraires : « C’était un vieux rêve, un rêve de môme sans doute : voir le New York de Spiderman et des films de gangster. C’est là que ce livre est né : dans les rues de New York, j’ai tenté de retrouver l’émerveillement de l’adolescent que j’ai été, et je me suis souvenu des discussions avec les élèves.
Tenir debout dans la nuit est mon septième roman jeunesse, tous ces livres sont indépendants mais les personnages circulent de l’un à l’autre, et vieillissent
en temps réel. J’avais envie de retrouver Lalie, la seule fille de la bande de garçon présente dans La plus grande peur de ma vie. A treize ans, elle aimait prendre des photos, maintenant qu’elle en a quinze, elle ne quitte plus son appareil ».

Un cadeau de rêve

Lallie est une adolescente qui aime la vie, les découvertes, les voyages… Mais elle n’a pas les moyens pour cela, c’est tout juste si elle peut rêver de New York. Alors quand Pitor, un de ses amis lui propose de l’accompagner gracieusement dans la fameuse ville qui ne dort jamais, elle dit oui.

Mais elle ne pensait pas que cela le rendait débitrice aux yeux de Piotr… et que pour le remercier, elle va devoir accéder à ses désirs…

Un roman féministe et sociétal touchant

Oui, les hommes peuvent écrire des romans féministes où la jeune femme dépeinte n’est pas un stéréotype. L’histoire de Lallie est aussi simple que tragique : elle pensait avoir un ami généreux et se retrouve à devoir lui céder ses faveurs sexuelles pour le remercier. Hors de question, mais la liberté de choisir à un prix terrible : se retrouver seule à New York en pleine nuit.

C’est ainsi que commence le roman, en nous offrant une Lallie apeurée par tous les hommes qu’elle va croiser durant cette nuit si particulière. Car le monde continue de tourner alors que pour elle tout s’effondre.

Ce roman est superbe et magistral pour de nombreuses raisons. Outre le fait que le récit nous offre une héroïne ordinaire courageuse, c’est aussi un plaidoyer pour une vie meilleure. Car au travers des nombreuses aventures nocturnes de Lallie, nous allons découvrir le portrait d’une société américaine profondément injuste et cruelle. Dès que l’on fait un pas de côté, même léger, le système nous écarte, nous oublie, nous occulte.

L’auteur se concentre notamment sur le cas de ces millions d’américains qui vivent dans des mobile-home ou des trailers parks (ils sont plus de 20 millions aux USA) car ils n’ont pas d’autre endroit où vivre. On y parle aussi du scandale des subprime, des injustices sociales flagrantes que la société américaine laisse perdurer… Que le meilleur gagne et tant pis pour ceux laissés sur le bas-côté.

Je trouve cela très bien de montrer que derrière les paillettes du rêve doré américain se cache une société extrêmement cruelle et égoïste. La France ne fait peut-être pas toujours rêver ceux qui y vivent, mais nous avons une chance incroyable. Mais Eric Pessan le dit bien mieux que moi.

Alors, il ne vous reste plus qu’à lire ce roman MAGISTRAL qui devrait être lu par tout le monde. Garçon, fille, homme, femme… Le message de Tenir debout dans la nuit est indispensable, et surtout subtil et beau. Dès 14 ans.

Chronique : La compagnie des menteurs

La compagnie des menteursUn roman historique sombre, haletant et aussi obscur que les âges dont il traite…

Karen Maitland fait partie de ces auteurs qui gagneraient à être connus. Son univers est aussi obscur que saisissant et sa plume absolument efficace ! De nationalité anglaise, sa spécialité est le roman historique sur fond de policier. Avec il y a toujours un ou deux cadavres derrière l’étable, et une quantité de suspects tous plus crédibles les uns que les autres.

En France, nous avons la chance d’avoir trois de ses ouvrages publiés : La compagnie des menteurs (le plus connu d’entre tous), Les âges sombres et La malédiction du Norfolk. Bienvenue dans un univers historique à nul autre pareil…

Un petit groupe d’itinérants qui grossit, grossit…

1348 – Tout commence avec un maître et son apprenti qui traversent l’Angleterre à la recherche de travail tout en fuyant les ports et les grandes villes, où sévit la peste. Puis, la petite compagnie se retrouve à être rejointe par un couple qui attend un enfant, dont le passé reste mystérieux, puis c’est au tour d’un marchand taciturne, etc.

Mais cette petite troupe itinérante fuyant la peste est loin de se douter à quel point elle va devoir lutter pour sa survie ! La maladie est une chose, mais les croyances populaires et les ont-dits sont parfois aussi mortels et autrement plus pernicieux…

Bienvenue dans un pays où les légendes se bâtissent sur rien, où on marie de force des infirmes entre eux pour conjurer le sort d’un village et où la superstition règne en maître… avec la saleté et la maladie…

Grandiose et captivant

Quand on est parti dans ce genre d’ambiance à la fois dure et sordide, on sait que l’on va passer un excellent moment de lecture. Cela peut paraître paradoxal pour certains, mais c’est le sentiment que j’ai quand un roman prend au tripes en passant par tous les stades de l’horreur, de la lâchetés, de la haine, des croyances…

On le devine assez rapidement, chaque personnage de la petite compagnie itinérante à un secret plus ou moins lourd à cacher, parfois même plusieurs ! Mais ce n’est pas le seul intérêt pour lire ce livre. On plonge avec délectation dans une Angleterre où l’ambiance est si magnifiquement retranscrite et où les personnages sont si creusés que l’on s’attache vite au moindre d’entre eux. Ici, point d’action à n’en plus finir, mais plutôt un rythme lent, lancinant, où chacun attend son heure, ce qui créé une atmosphère pour le moins mortifère et sur le fil… Délectable.

.Ici, on nage entre le roman historique, tout en empruntant les codes de l’imaginaire et des contes populaires, sans oublier le côté sanglant et cru des polars. Bref, c’est le mélange de genres ultime, parfait (selon moi). Karen Maitland vous tiens ici avec son histoire, et elle ne vous lâchera pas de sitôt. Même après la lecture, vous y repenserez (les dernières phrases de ce roman tournent encore dans ma tête tant tout est maîtrisé).

Il faut également saluer le travail de traduction assuré par Fabrice Pointeau, car c’est également grâce à lui que l’on se retrouve avec un ouvrage si travaillé et brillamment écrit.

J’espère avoir su vous convaincre avec cette chronique : cet ouvrage laisse un souvenir durable et plaisant. Sa lecture est profonde, captivante et surtout incontournable. Régalez-vous avec ce livre passionnant ! Et puis, la bonne nouvelle, c’est qu’il y en a d’autres… (MAJ 11/2023 – Malheureusement La malédiction du Norfolk et Les âges sombres sont épuisés, mais vous pourrez toujours les trouver d’occasion !).

J’ai lu La compagnie des menteurs sur les très bons conseils d’une amie, il y a presque dix ans maintenant… Et j’ai vendu plus de 500 exemplaires de ce roman tellement je l’ai adoré !

Chronique : Pickpocket

PickpocketLa descente aux enfers d’un artiste de la subtilisation dans le Tokyo d’aujourd’hui

Pickpocket fut le premier roman du japonais Fuminori Nakamura à paraître en France. Son second roman, Revolver est paru il y a peu aux éditions Picquier. La spécialité de l’auteur est le roman policier, il a d’ailleurs remporté le prix Kenzaburō Ōe pour son roman Pickpocket.

Un quotidien de voleur des rues

Il subtilise sans efforts, et sans même se souvenir de tout ce qu’il a dérobé dans la journée… voici un personnage et atypique : le pickpocket.

Si le vol de passants était un art reconnu, ce personnage en en serait très certainement le maître tant sa dextérité et son aisance sont belles. On découvre son quotidien très décousu, qui se fait au gré des portefeuilles trouvés et des rencontres. Jusqu’au jour où le pickpocket fait la rencontre d’un petit garçon qui par nécessité doit voler sa nourriture dans les supermarchés. Ses mouvements sont trop lents, ses actes trop visibles… si il ne l’aide pas, le garçonnet ne s’en sortira pas tout seul. La compassion n’est pas inconnue à notre voleur des rues et c’est ainsi qu’une belle et étrange relation se tisse entre l’enfant et lui… Mais certaines variables incontrôlables vont s’immiscer dans cette routine en marge de la société…

Un bon roman à tendance policière

Comme dans de nombreux récits asiatiques, on ne sait gère où l’auteur veut mener ses personnages et le lecteur qui le suit… et c’est appréciable. En effet de pérégrinations en rencontres imprévues, notre détrousseur nippon fait face à beaucoup de situations déroutantes.

Chantages, cambriolages, gang de yakuzas, l’engrenage inextricable est lancé pour le meilleur et pour le pire…

L’ambiance du début du roman n’est pas sombre, mais très en demi-teinte, mélancolique, triste aussi. Mais plus on avance dans l’histoire plus on se rend compte que les rencontres que font ce gentil pickpocket (oui, il est très doux, très attachant malgré son étrange métier, d’ailleurs, il a pour principe de ne détrousser que les riches) ne sont pas toujours pour son bien. Et cette mère qui profite de son enfant pour voler notre « héros » n’est qu’une toute petite partie de ces rencontres de trop…

On s’attache énormément au narrateur au fil des chapitres très courts du récit (qui sont écrits au présent, à la première personne). Le rythme est à la fois lent et très rapide. En effet, on s’attache à quelques menus détails, on découvre le rythme de vie de notre héros, et puis tout se précipite. Les rencontres se densifient, la malchance prend ses aises… et on suit la spirale dans laquelle plonge à corps perdu ce personnage détonnant et original.

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En somme, Pickpocket est un roman unique et très bien rythmé. On se laisse prendre au jeu des hasards et des accidents qui parsèment la vie du narrateur. Le danger est omniprésent, et c’est plaisant à lire… A découvrir pour lire un roman très gracieux, qui peux aussi bien se classer en policier ou en littérature généraliste.