11 romans pour découvrir le Japon

Et si les chats disparaissaient du monde – Genki Kawamura – Pocket

Si vous êtes à la recherche d’un texte étrange, doux et original, celui-ci devrait taper dans le mille. Voici l’histoire d’un homme qui va faire une rencontre peu commune. Il se sait condamné, son médecin vient de lui annoncer qu’il lui reste extrêmement peu de temps à vivre. C’est alors que le Diable fait irruption dans sa vie et lui propose un étrange marché : faire disparaître une chose définitivement de la terre en échange d’un jour de vie supplémentaire.
Ainsi le narrateur accepte-t-il de faire disparaître les montres, les téléphones… mais peu à peu les choses se corsent et le diable lui propose des choix de plus en plus cornéliens. Jusqu’où le narrateur est-il prêt à survivre avant de cesser ces terribles marchés qui rendent le monde moins savoureux ?

J’ai absolument adoré ce roman que je trouve mémorable et d’une beauté inouïe. Comme toujours avec les romans japonais, le style est simple mais de toute beauté. L’histoire peut sembler très triste au premier abord, mais il n’en est rien bien au contraire. Ce très court texte d’à peine plus de cent-cinquante pages est une ode aux plaisirs simples de la vie.

J’ai trouvé sa conclusion absolument parfaite. Aussi belle que douce-amère comme les auteurs nippons savent si bien faire.

Genki Kawamura est plus qu’un auteur reconnu au Japon, il est également producteur. C’est notamment grâce à lui qu’ont pu naître les magnifiques longs-métrage d’animation Le garçon et la bête ou encore Les enfants loups. Son roman Et si les chats disparaissaient du monde… s’est vendu à plus de 1,3 millions d’exemplaires au Japon.

Attention : ce texte est paru précédemment chez Fleuve éditions sous le titre Deux milliards de battements de cœur.

Nââândé !? – Eriko Nakamura – Pocket

Pas vraiment roman mais plutôt un témoignage humoristique sur les différences culturelles entre le Japon et la France, Nââânde est écrit par une japonaise qui vit à Paris.
Et le moins que l’on puisse dire c’est que les deux cultures sont diamétralement opposées. A côté des mesures raffinées et attentionnées des japonais, nous passons pour des rustres ! Pas toujours à juste titre, mais parfois il faut dire que c’est bien mérité.

Ainsi, Eriko Nakamura raconte ses expériences les plus marquantes de japonaise devant se faire à la vie parisienne. J’insiste sur ce point car le point de vue qu’elle a étendu à la France entière est parfois typiquement parisien. Ou alors tout simplement un problème d’éducation concernant la personne qu’elle a rencontré et non pas une spécificité française… Je pense notamment à son mari qui se permet d’ouvrir un paquet de gateau avant le passage en caisse. Ce n’est pas français, ni parisien, c’est malpoli !

Mais la société japonaise a beau être respectueuse, extrêmement codifiée voir prude par certains aspects, nous ne sommes pas prêts à découvrir les fameux « batsu game » (ou jeux punitifs). Au Japon, ces émissions sont absolument culte. Le but ? Ridiculiser le plus possible les candidats au travers d’épreuves terribles. Il y en a notamment une où les candidats sont tirés sur les fesses par un tracteur sur un terrain recouvert de gravillons… « A la fin, leur derrière ressemblait à un steak haché ! » nous raconte l’autrice.
On peut également citer le Takeshi Castle, véritable mélange entre Fort Boyard et Interville à la sauce japonaise. Ou encore « Tunnels no Mina-san no Okagedeshita », une adaptation du jeu vidéo Tetris avec des candidats devant prendre des formes improbables pour passer les murs.
Parallèlement à cela, en France ça ne nous gêne pas de mettre une femme dans le plus simple appareil pour vendre… du fromage. Et effectivement, c’est choquant ! Et ça ne devrait pas l’être uniquement pour Eriko Nakamura…

L’autrice nous parle également de certains phénomènes de société typiquement nippons tels que les Japanese Lolitas, véritable fantasmes aux yeux de quantité de japonais. Elle nous parle également de ses dérives… saviez-vous qu’il est possible d’acheter des uniformes ou des culottes non lavés de jeunes filles ? Disponible dans des sex-shop… et dans des distributeurs automatiques ! Certains japonais sont tellement accros qu’ils vont même jusqu’à escalader les murs pour voler des culottes qui sèchent sur les balcons. Voilà de quoi choquer nous, français !

Et cette sélection d’annecdotes que je vous ait présentées ici ne sont que peu de choses, il y a encore quantité de différences notables entre les deux pays. C’est intéressant de découvrir le point de vue japonais sur notre culture. Mais attention, il est parfois fortement biaisé car l’autrice ne connaît que la vie parisienne et voit les choses par un prisme parfois extrêmement privilégié… Quoi qu’il en soit, on passe un excellent moment, on apprend des choses et c’est tout ce qu’on demande à cet ouvrage. Nââândé !? et aussi et surtout une déclaration de l’autrice à son mari français et à son pays d’adoption, et ça se voit !

Soie – Alessandro Baricco – Folio

Et si c’était un italien qui retranscrivait le mieux l’ambiance du Japon d’antant, le tout sous la forme aux allures de conte initiatique ? C’est ce qu’à réussit à faire Alessandro Baricco avec Soie, un très court roman à la fois hypnotique et sublime qui nous entraîne dans un amour interdit sur fond de commerce de vers à soie…

Suite à une maladie qui touche les vers à soie d’occident, Hervé Joncour va devoir s’approvisionner au Japon, le pays où la soie produite est d’une qualité exceptionnelle. Nous sommes à la fin du 19ème siècle, et le Japon fait montre d’un grand protectionnisme, si grand que vendre des vers à soie à des étrangers et passible d’une peine capitale pour les contrevenants. C’est dans ce contexte délicat et dangereux que Hervé Joncourt met pour la première fois le pied au Pays du Soleil Levant, et ce qu’il va y découvrir va le subjuguer et le forcer à y retourner années après années… et ce n’est pas seulement l’exceptionnelle qualité de la soie issus des vers japonais qui l’attire à chaque fois.

Ce roman aux allures de conte est devenu en quelques mois après sa sortie en 1996 un texte culte. Nous sommes en 2025, et je viens seulement de découvrir ce magnifique texte… Et je comprends pourquoi il est devenus aussi indispensable dans les fonds des librairie. Il possède une narration hypnotique, et nous entraîne dans un pays qui était encore entouré de quantité de mystères à l’époque où se déroule l’intrigue. Et c’est justement cette atmosphère mystérieuse et superbe qu’Alessandra Baricco réussit à retranscrire et à nous faire toucher du doigt.

Un texte parfait donc pour découvrir le Japon autrement et à travers un regard occidental.

Le passe-partout – Masako Togawa – Folio Policier

Pile entre l’étrange Nagasaki et son invité non désiré et l’ambiance inclassable des Belles endormies de Kawabata, il y a Le passe-partout. Véritable intrigue à tiroirs, l’aura de mystère qui entoure ce livre ne s’évapore jamais vraiment… Nous sommes dans la résidence K, habitée uniquement par des femmes seules. Surveillée par deux gardiennes qui se relayent, la Résidence K allie sécurité et autonomie pour chacune de ces femmes que la vie a laissées seules (qu’elles soient célibataires, veuves, jeunes ou retraitées…). Chacune possède la clé de son propre petit appartement, mais un passe-partout existe pour le cas où il y aurait une perte d’un jeu de clés… Sauf que, quand c’est le passe-partout lui-même qui disparaît, que faut-il faire ?

Véritable roman noir aux nombreuses énigmes, Le passe-partout est un de ces romans qui vous mènent en bateau du début à la fin : disparition, meurtre, vol d’un bien précieux, dérives sectaires, manipulation… toutes ces affaires ont un point commun, la fameuse résidence K. Et il n’y a que nous, lecteurs, qui aurons enfin toutes les réponses à ces nombreux mystères.

Outre l’intrigue bâtie de main de maître, c’est avant tout l’ambiance étrange et sombre de la résidence K qui est extrêmement réussie. On se croirait vraiment dans cet immeuble à la fois protecteur et austère, dont la dualité perdure tout au long du roman. C’est une très bonne lecture qui saura vous surprendre, d’autant que ce texte n’est pas une nouveauté et a été écrit en 1962. Ce n’est qu’en 2022, soit soixante ans plus tard, qu’on le découvre en France grâce aux éditions Denoël. Au Japon, Le passe-partout est d’ailleurs devenu un classique du roman policier et a même remporté le plus précieux des prix dédié au genre : le prix Edogawa Ranpo.

Son autrice, Masako Togawa a écrit par la suite plus d’une trentaine de romans à succès (pourvu qu’ils arrivent un jour en France !) est devenue actrice, scénariste, patronne de boîte de nuit et une icône féministe gay. Une femme incroyable dont le parcours nous est totalement méconnu en France !

Et pour l’anecdote, Masako Togawa était chanteuse de cabaret avant de devenir autrice. Le passe-partout a d’ailleurs été écrit pendant les pauses entre ses passages sur scène.

Les belles endormies – Yasunari Kawabata – Le Livre de poche

Voici un des textes les plus emblématiques de la littérature nippone, il est également l’un des plus étranges et des plus malaisants… L’histoire est bien simple : imaginez une maison un peu particulière qui n’est ni un hôtel, ni une vulgaire maison de passe. Non, ici, vous pouvez dormir toute une nuit à côté d’une adolescente endormie sous l’effet de puissants narcotiques. Les règles sont aussi simples que strictes, vous pouvez certes les toucher et les serrer dans vos bras, mais il est totalement interdit d’aller plus loin.

C’est ainsi que nous découvrons le vieil Eguchi, qui va passer la porte de cet étrange établissement pour la première fois. Il est assez sceptique au début, mais une première nuit va lui faire redécouvrir des souvenirs et sensation enfouies depuis des décennies… Mais certaines questions vont le tarauder tout au long du roman, ces jeunes demoiselles sont elles consentantes ? Pourquoi sont-elles déjà plongées dans les bras de Morphée quand il arrive ? Et pourquoi faut-il réserver des jours à l’avance ? Et comment l’établissement peut-il être sûr que les pensionnaires d’une nuit vont bien respecter les règles ?

Que de questions et très peu de réponses. Lire Les belles endormies, c’est avant tout découvrir une écriture surannée, une atmosphère bien spéciale dûe à la fois à une époque, et à une littérature qui lève très peu le voile sur ce qu’elle conte.
C’est un roman à la fois hypnotique et passionnant qui nous aide à mieux comprendre le passage du temps, les regrets et la beauté parfois futile des jeunes années… Mais se prendre d’affection pour le vieil Eguchi (de presque 80 ans) s’avère pour moi difficile. Il a des côtés franchement détestables et gênants, mais je trouve que cette expérience de lecture est à faire pour découvrir un versant important de la littérature nippone.

Pour moi, c’est l’une des oeuvres japonaises les plus dérangeantes que j’ai pu lire car son narrateur est imprévisible… Elle me marquera durablement malgré le fait que je n’ai pas été à l’aise avec le concept même de ces fameuses belles endormies…

Nagasaki – Eric Faye – J’ai Lu

L’ouvrage n’est certes pas écrit par un auteur japonais, mais il a selon moi toute sa place dans cette sélection. Il nous aide à découvrir un pan de la société nippone intéressant voir même fascinant. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que Nagasaki est tiré d’un fait divers incroyable. Eric Faye s’est inspiré de cette histoire vraie relaté dans les journeaux nippons en 2008 pour écrire ce court roman. J’ai découvert par hasard ce roman, mentionné dans l’ouvrage La gueule-du-loup de Eric Pessan, un auteur pour la jeunesse et les ados qui a déjà écrit sur le Japon.

Nagasaki a paru en 2010 aux éditions stock et a remporté le prestigieux Grand Prix du roman de l’Académie Française la même année.

Quelle est donc l’histoire qui se cacher derrière Nagasaki ? Celle d’un homme qui découvre au fil des jours que des objets sont déplacés dans sa maison. Yaourts manquants, niveau du jus de fruits qui baisse… L’homme décide d’installer une webcam à son domicile pour comprendre ces mystérieuses disparitions et déplacements. Ce qu’il va découvrir dépasse l’entendement : une femme vit chez lui à son insu depuis presque une année…

Eric Faye se propose ici de nous plonger dans la psychologie des deux personnages, comme deux facettes de cette maison occupée alternativement par l’un et l’autre. L’ouvrage se concentre avant tout sur cet homme qui pense avoir des hallucinations au début et qui peu à peu réalise qu’il se passe autre chose sans savoir expliquer quoi. On voit ses tatonnements, ses interrogations, mais également ses états d’âme car il va regretter un de ses gestes.
Le dernier tiers de l’ouvrage est quant à lui consacré à la femme qui a habité clandestinement chez lui. On y découvre son cheminement (romancé par l’auteur ou réel ? je ne sais point), son parcours de vie et ce qui l’a amenée à vivre chez un autre en se cachant chaque jour.

Nagasaki est une belle et triste histoire comme le Japon en a plein, avec son lot de regrets, de mélancolie et de beauté malgré tout. Quant à Eric Faye, il a su capter l’esprit nippon et ses étrangetés du quotidien… Seul bémol, j’ai parfois trouvé les personnages un peu trop vulgaires par rapport à ce que j’ai déjà pu lire dans la littérature japonaise, il est extrêmement rare de les voir aussi nerveux/familliers dans leur langage. Mais à part ça, on est dans l’ambiance.

PS : Pour aller plus loin, sachez que Nagasaki a été adapté en bd (one-shot) aux excellentes éditions du Lézard Noir. Je vais très certainement me pencher sur cette version illustrée du roman dont l’histoire me fascine de façon durable.

Le tambour Ayakashi – Yumeno Kyûsaku – Picquier

Si vous aimez les histoires sur fond de légendes et de malédiction, Le tambour Ayakashi est pour vous ! L’auteur est un habitué des romans étranges s’inspirant d’anciennes malédiction reportée sur des personnes inconséquentes. L’un des plus grand livre de la littérature japonaise est d’ailleurs écrit par Yumeno Kyûsaku, il s’agit du labyrinthique et inclassable Dogra Magra écrit en 1935 (rien que le nom, on dirait une formule magique). Dogra Magra est un livre que j’ai lu il y a une quinzaine d’années, elle compte l’histoire d’un homme qui lit un manuscrit qui rend fou. J’avoue que je n’avais pas compris grand chose…
Ici, on retrouve les thématiques chères à l’auteur : l’étrange, les légendes, les malédictions qui poursuivent les hommes qui ne savent pas retenir leur avidité… Et ce court roman fonctionne à merveille.

Le tambour Ayakashi a été traduit en France en 2003 seulement, et ce n’est que maintenant en 2025 qu’il est remit au goût du jour par Picquier. Et qu’elle bonne idée ! Là où Dogra Magra est complexe et parfois même incompréhensible, on retrouve ici la quintessence des thématiques chères à Yumeno Kyûsaku. Et clairement, c’est une histoire qui fonctionne ! Le texte a été écrit en 1926, et pourtant il est d’une belle modernité.

Clairement, ce court roman m’a réconciliée avec l’oeuvre de Yumeno Kyûsaku. J’étias restée pendant une quinzaine d’années sur une note assez négative, ayant tellement peiné à lire et encore plus à comprendre Dogra Magra. Pour moi, Le tambour Ayakashi est une sorte de préquelle plus simple et plus pure des idées que souhaite porter l’auteur. On est dans un Japon historique aux traditions et aux croyances prégnantes, et c’est passionnant !

A découvrir pour l’ambiance historique très bien développée, de même que pour la partie tragique et assez reconnaissable qu’aime mettre l’auteur dans son oeuvre. En clair, c’est à découvrir !

La librairie Tanabe – Miyabe Miyuki – Picquier

Si vous aimez les librairies poussiéreuses et un peu surannées, ce recueil policier doux et mystérieux pourrait bien vous plaire. Il a beau être actuellement épuisé, il est encore facilement trouvable sur le réseau d’occasion. Au programme, cinq histoires policières qui ont toutes un point commun : il s’agit du libraire qui résout les mystères grâce à un sens de l’observation peu commun.

Pour moi, c’est à classer entre La librairie Morisaki de Satoshi Yagisawa et Un café maison de Keigo Higashino. Ces cinq nouvelles sont vraiment immersives, douces, malgré des crimes ou des mystères omniprésents et très plaisantes.

Les histoires sont courtes, à peine une quarantaine de pages chacune, et à chaque fois, Monsieur Iwa est le point commun de toutes ces petites affaires irrésolues ou étrange.
Un squelette découvert, une mort étrange qui laisse des indices très bizarres où il est question d’un livre et de circulation routière, et d’autres affaires plus ou moins corsées.
Monsieur Iwa, le libraire, pose les bonnes questions, est doté d’une culture encyclopédique et d’un sens de la déduction peu commun.

Ce recueil est ainsi un véritable petit plaisir littéraire. Sans prétention, fort érudit, amusant, parfois sombre et poussiéreux, La librairie Tanabe est doté d’une ambiance délectable. Parfait pour les fans de cosy crime et de Japon, un mélange pas si souvent rencontré dans les étagères des librairies ou des bibliothèques…

Petit plus culture : Chose fascinante, saviez-vous qu’au Japon certains ouvrages étaient vendus avec une garantie de remboursement ? Le dernier quart des pages du livre était scellé dans une enveloppe. Si le lecteur renvoyait à l’éditeur le livre sans avoir touché à l’enveloppe, cela signifiait qu’il ne l’avait pas trouvé suffisament intéressant pour le terminer et on le remboursait. Malin !

Seins et oeufs – Mieko Kawakami – Actes Sud, Babel

Il y a souvent dans les romans japonais quelque chose d’assez réucurent : les conclusions étranges ou ouvertes. C’est bien le cas ici de Seins et oeufs. Ce que l’on peux trouver frustrant ou inaccompli d’un point de vue occidental est pourtant chose courrante dans les romans nippons (entre autres). Cela illustre parfaitement à quel point ce n’est pas la destination qui compte mais le voyage littéraire que l’on fait. Et une chose est sûre, Seins et Oeufs est un roman étrange qui interroge la perception qu’ont les femmes japonaises d’elles-même.

L’histoire est celle de Makiko, dont l’obsession est de se faire refaire les seins. Pourquoi ? Elle ne le sait pas vraiment elle-même, mais elle va absolument tout faire pour mener son projet à bien. Sa fille d’une douzaine d’années ne comprend quant à elle pas du tout ce besoin impérieux de changer d’apparence, d’autant qu’elles n’ont pas les moyens de financer ce genre d’opération. Alors, crise de la quarantaine ? Besoin de sentir à nouveaut belle et/ou désirée ? Diktat de la société de l’apparence ? Quoi qu’il en soit, Makiko désole sa fille et sa soeur, mais leur permet au passage d’avoir un autre regard sur elles-mêmes…

J’ai beaucoup aimé cet étrange et inclassable roman bien qu’il n’ait pas de véritable conclusion. Il y a dedans des réflexions de la fille de Makiko, devenue muette volontaire car en conflit permanent avec sa mère. Il y a également des dialogues très réussis et bien envoyés où les femmes font face à leurs nombreux paradoxes (vouloir être belle pour soi, est-ce une réalité ou cela passe-t-il nécéssairement pas le regard des hommes ?).

« Ouais, ben je m’excuse mais elle ne me saute pas aux yeux la différence. Ce que je sais, c’est que je ne suis pas heureuse avec mes petits pois, et que j’ai bien le droit de rêver d’en avoir de gros nibards si je veux, c’est mon problème à moi, point barre ! C’est toi qui vient tout compliquer avec tes histoires de mentalité masculine ! Ce ne serait pas plutôt toi qui est garantie cent pour cent pure mentalité masculine ? Parce que je vais te dire, moi, quand je couche avec un garçon, même s’ils sont tout petits, je pense à autre chose qu’à regretter de ne pas en avoir de plus gros sous prétexte que ça l’exciterait plus. Ca, c’est pour quand je suis seule avec moi-même, et pour moi seule : je me regarde et je me trouve plate et j’aime pas c’est tout. Moi et personne d’autre ».

Ceci n’est qu’un extrait absolument génial de deux femmes dont la vision du corps est totalement opposée, du moins en apparence…

Ainsi donc, Seins et oeufs est un roman étrange qui interroge la féminité et le désir de – se – plaire. Un roman à la fois doux et surprenant qui est assez inclassable mais m’a beaucoup plu. Si vous tombez dessus un jour, penchez-vous donc dessus ! (l’ouvrage est actuellement épuisé au moment où j’écris ces lignes – janvier 2025).

Okuribi – Renvoyer les morts – Hiroki Takahashi – Belfond

Quel roman étrange et sombre ! Okuribi est un mélange entre l’enfance avec son inhérente innocence et – très paradoxalement – une illustration de notre part de noirceur. Le plus dérangeant dans ce roman, c’est que quasiment tous les personnages principaux sont des préadolescents, à peine sortis de l’enfance.

Nous sommes dans une petite ville rurale du Japon, où l’on va suivre le jeune Ayumu qui vient de quitter la capitale. Il découvre son école, ses nouveaux camarades qui ont l’air plutôt sympathiques… et Akira. La forte tête de l’école, celui qui moleste ceux qui ne lui conviennent pas. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que enfants comme enseignants le craignent… Mais étonnament, Ayumu semble passer au travers de la violence lattente d’Akira. Du moins, pour le moment.

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré l’ambiance et j’aurais même aimé que l’auteur aille plus loin dans le développement de ses personnages, c’était un peu trop court (et c’est un peu cher 20€ les 110 pages, non ?). Un direct poche ou un semi-poche aurait pu être plus acceptable.

Ainsi, l’amosphère de ce roman est réussie, il nous entraîne on ne sait où tout en sachant que c’est vers l’obscurité… la question est plutôt de savoir comment, et non pas si…

Par contre, même si je comprends la référence à Battle Royale, elle me paraît un peu poussive de la part de l’éditeur, de plus, ils ont fait une énorme faute sur la quatrième de couverture en se trompant sur le prénom du personnage principal… c’est un peu dommage. Plutôt à présenter comme un roman noir sociétal que comme la terrible dystopie qu’est Battle Royale.

L’affaire Midori – Karyn Nishimura – Picquier

Pour continuer à découvrir le Japon par un biais plus sociétal, L’affaire Midori sera parfait. Comment un infanticide peut-il être une conséquence du drame de Fukushima ? C’est ce que tente d’expliquer l’autrice au travers de son roman inspiré directement de faits réels.
L’affaire Midori, c’est l’histoire fictive (mais inspirée de faits réels) d’une femme qui n’a pas su quoi faire quand elle est devenue mère célibataire. La honte était trop forte, le retour à la maison impossible et les aides sociales presque inexistantes. Pire encore, la honte que la société lui impose continuellement a grignoté le peu de confiance en elle que cette femme aurait pu avoir…
L’histoire nous est contée du point de vue d’une journaliste qui n’est pas l’autrice (mais qui pourrait car elle travaille elle-même comme correspondante au Japon pour la presse).

Mais comment peut-on justifier un acte aussi terrible qu’un infanticide ? On ne peux pas, mais ce n’est pas ce que cherche à faire l’autrice:journaliste. Son but est d’expliquer ce qui a mené cette femme à l’acte le plus terrible qu’une mère puisse commettre, et la société est bien loin d’être innocente.

Par exemple, saviez-vous que pour obtenir un test de grossesse précocre au Japon vous devez fournir vos coordonnées complètes ? Peu de femmes non mariées sont prêtes à le faire et préfèrent donc attendre… au risque de perdre un temps précieux.

Ou encore que le gouvernement japonais a beaucoup « joué » avec les chiffres pour que la catastrophe de Fukushima paraisse beaucoup moins terrible qu’en réalité ? Ils ont relevé le seuil d’exposition radioactive pour cela. Il est désormais acceptable d’être exposé à vingt millisieverts par an pour la population, soit le seuil maximal imposé aux travailleurs du nucléaire ! Grâce à ce petit tour de passe-passe, seulement 2,7% de la surface de la Préfecture de Fukushima est inhabitable.

Qu’au Japon, l’image que l’on donne de nous est plus importante que tout le reste ? Que notre bien-être passe après ? Que l’on doit toujours montrer une face positive même si c’est éreintant ?

C’est là tout le paradoxe passionnant de ce pays, à la limite de la schyzophrénie. Comme le dit si justement l’autrice en fin d’ouvrage :

« J’aurais tant aimé me défaire de ces obsessions, par moments au moins, profiter de l’autre face du Japon, la plus importante, la plus visible, la plus agréable, celle du Japon de la politess, de la fidélité, de la serviabilité, de la gentillesse, du civisme, de la propreté, de la ponctualité, de la qualité, et même de la perfection ».

Mais aimer le Japon, c’est accepter son versant très sombre et rigide jusqu’à la cruauté dans certains cas, comme dans cette fameuse « affaire Midori ».

Ce texte est pour moi entre l’essai, le roman journalistique et l’introspection. Un mélange qui nous donne à voir une partie moins connue du Japon et pourtant essentielle. Une sorte de face cachée et sombre qui fait partie intégrante de ce Japon adoré et parfois même fantasmé.

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