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Interview de Daph Nobody – Partie 2/3

Blood Bar 01Dans L’enfant nucléaire, Jiminy est un véritable prodige de la nature mais va très vite devenir instrumentalisé… n’est-ce pas le processus inverse que vous avez voulu créer dans Blood Bar ?

C’est vrai qu’AALIANA est littéralement « fabriquée »… pour servir les intérêts de l’État et du commerce de sang, tandis que JIMINY est « né prodige » et devient des années plus tard instrument du gouvernement et d’autres individus aux desseins exécrables.

En même temps, il y a un point commun entre les deux personnages, et qui rejoint une idée-maîtresse des deux romans ainsi que le regard que je porte sur le monde. AALIANA, tout comme JIMINY, sont des personnages innocents, au cœur pur, qui ne causent du mal que parce qu’ils y sont contraints par des gens ignobles, ou parce qu’ils agissent en réponse à des pulsions qui habitent toute espèce animale (l’instinct de survie, l’instinct de prédation…) et qui, même chez l’être humain, peuvent resurgir dans des situations extrêmes. On a bien vu ce que des soldats parviennent à perpétrer comme horreurs dans une guerre, alors que dans la vie de tous les jours ce sont des gens comme tout le monde.

Dans un contexte où peur et violence deviennent paroxystiques, l’humain peut se mettre à torturer, à violer des femmes ou même des hommes, à massacrer des enfants, sans aucun scrupule ou cas de conscience. Et lorsqu’il rentre au pays, si tant est qu’il n’est pas traumatisé par toute cette horreur qu’il a vécue, il retrouve sa femme et ses enfants et redevient un homme normal, un mari aimant et un père modèle. Ce fut flagrant lors de la Deuxième Guerre Mondiale, avec ces généraux allemands qui ont fui en Amérique du Sud et se sont reconstruit une vie normale avec un autre nom, comme si de rien n’était. Alors que certains avaient balancé des enfants parfois vivants dans les fours, en Amérique du Sud ils étaient connus pour être très gentils avec les enfants, par exemple. C’est fou, non ?…

Dans Blood Bar et L’Enfant Nucléaire, les deux protagonistes sont L'enfant nucléaire exprimeux aussi confrontés à des situations extrêmes, inhumaines, et leur animalité refait alors surface. Mais autant dans la relation entre Jiminy et Leia, que dans l’épilogue d’Aaliana, on trouve beaucoup de tendresse et de simplicité, et on découvre ces personnages dans leur état normal, qui est naturellement doux, amène, paisible. Pour en revenir à ce dont je parlais il y a un instant, ce point qui m’importait dans le regard que je porte sur le monde…

Quand on y pense, dans les deux romans, ce sont les personnages les plus innocents qui survivent et s’en sortent. Tous les autres meurent, ou sont anéantis. D’où l’importance des épilogues dans les deux romans, épilogues pour lesquels je me suis battu car au départ l’éditeur n’était pas convaincu, mais pour moi ils donnent tout leur sens aux romans. Si les romans s’étaient arrêtés avant l’épilogue, ils seraient toujours cohérents, mais leur sens profond serait très différent. Aaliana et Jiminy parviennent à se sauver tous les deux. Quand ce sont au final les deux plus belles personnes qui réchappent à la mort, on peut dire qu’il s’agit d’un happy ending.

Pourquoi autant de noirceur dans ce roman ? Qu’est-ce qui vous a poussé à créer une ambiance aussi glauque (et il faut l’avouer, fascinante) ?

En fait, j’ai écrit ce roman avec le plus de logique possible. Nous savons parfaitement que dans notre monde, lorsque     quelqu’un possède un talent, que ce soit une aptitude sportive, artistique, scientifique… on finit par l’exploiter à mauvais escient, à violer toute éthique pour faire de ce quelqu’un un « monstre ». Imaginez que quelqu’un ait le pouvoir de Jiminy… FORCÉMENT les gouvernements vont tenter de mettre la main dessus pour se débarrasser de déchets qu’ils ne parvenaient pas à éliminer depuis des plombes, FORCÉMENT des assassins vont s’en servir pour faire disparaître les corps de leurs victimes, FORCÉMENT quelqu’un va l’exploiter financièrement pour en faire un show hollywoodien. J’ai écrit ce roman en pensant « sois logique et imagine un personnage qui aurait un tel don dans un monde comme le nôtre au 21ème siècle ». Les scènes et les rebondissements sont venus tous seuls… En tout cas, dans un deuxième temps. En effet, pendant des années ce livre est resté dans un tiroir, parce que j’étais parti sur l’idée d’une success story, où Jiminy devenait une superstar à Hollywood, point barre. Mais après 150 pages, je me suis dit : et puis quoi ? Il devient une star, et qui en a quelque chose à foutre ??? Alors ce roman a été oublié dans un tiroir de mon bureau et de mon crâne… jusqu’à ce qu’un jour, après la publication de BLOOD BAR, je me dise : et si Jiminy ne devenait pas une star, mais tombait dans les mains de personnes mal-intentionnées comme on en rencontre tant en une vie sur Terre… Le reste s’est élaboré de manière très fluide, par simple logique. Sombre logique peut-être, mais simple logique quand même.

IW Enfant nucléaire 03Je crois aussi que ce qui assombrit terriblement le roman sont les parties qui traitent de politique. Là encore, je dirais qu’à mes yeux il est important qu’un roman reflète son époque.

Dans cette optique, il me paraissait difficile d’évoquer les États-Unis des années 2000 sans faire indirectement allusion à l’administration Bush et à toutes les horreurs, magouilles et escroqueries qui ont symbolisé ces deux mandats présidentiels occupés par un des pires êtres humains que la planète ait jamais connu. Je ne sais même pas comment ce type peut encore se regarder dans une glace.

Si aujourd’hui le monde vit dans la peur, la paranoïa, l’horreur, si on se fait tous fouiller dans les aéroports et les gares comme si on était tous des terroristes – moi ça me coupe l’envie de voyager –, si on est tous sur écoute, surveillés sur internet et fichés, c’est à cause de lui. Avec George W. Bush, un nouveau monde est né. Et ce monde-là est absolument immonde. Pour certains religieux, le monde d’aujourd’hui représente l’avènement de Satan sur Terre. Après, on en pense ce qu’on veut… Moi je me contenterai de dire que le monde d’aujourd’hui est en train d’exploser, de vivre ses derniers jours, et qu’à l’issue d’une troisième guerre mondiale plus redoutable et ravageuse que toutes les guerres que la Terre ait jamais connues, un nouveau monde se reconstruira, avec très peu de survivants mais beaucoup de paix et de raison. Le monde que nous connaissons aujourd’hui est infernal, et à ce titre George Bush est aussi « respectable » qu’Adolf Hitler. Il y a trop de fous et de salauds qui nous ont gouvernés en quelques milliers d’années…

IW Enfant nucléaireOn comprend rapidement que le nucléaire est pour vous un enjeu de taille à travers votre roman. Pouvez-vous nous expliquer votre position sur ce sujet ?

Elle est compliquée. Je pense que dès le départ on aurait dû envisager d’autres sources d’énergie que celle-là. On a le sentiment que, même si ça a occasionné énormément de recherche scientifique, le nucléaire était malgré tout la solution de facilité. En outre, à l’époque où tout ce système s’est mis en place, on n’avait pas un regard « ecolo » sur les choses, on gaspillait, on testait, c’était l’apogée de l’industrialisation, et on ne pensait pas aux conséquences de quoi que ce soit. D’où l’effet de serre accru, l’amiante, le bisphenol A, le silicone cancérigène…

Aujourd’hui, c’est un peu difficile de dire : très bien, on boucle toutes les centrales nucléaires du monde demain matin au petit déjeuner ! Force est d’admettre que la demande en énergie au 21ème siècle est colossale, et que sans le nucléaire pour l’instant, on ne peut pas fournir en électricité tous les foyers des pays industrialisés. Rien qu’une ville comme Las Vegas consomme une énergie faramineuse, peut-être autant que la Belgique tout entière. Alors, dans l’absolu, contre le nucléaire, OUI. Mais ça ne peut pas se faire du jour au lendemain. Le mieux était de ne jamais se lancer dans le nucléaire… et surtout pour fabriquer des bombes ! Rien que les bombes que l’on a fait exploser à titre de test, que ce soit pour le compte de la France, des États-Unis ou de la Russie, ont causé des dégâts que la nature mettra des siècles à réparer. Et je ne parle même pas d’Hiroshima et de Nagasaki, qui ne sont que la partie visible de l’iceberg…

Il faut savoir aussi que le nucléaire a une place importante dans le milieu de la médecine. Que faire des déchets nucléaires émanant quotidiennement des hôpitaux ? Ce sont, quantitativement parlant, les déchets les plus lourds à porter. Supprimer du jour au lendemain les radios, les scanners, tout ce qui implique des substances radioactives ? Ces dernières années, on a supprimé les thermomètres à mercure pour les remplacer par des thermomètres électroniques, ce qui est une première mesure pour éviter des déchets radioactifs… mais minime et risible par rapport aux quantités de déchets radioactifs qui s’entassent un peu partout chaque jour qui passe. C’est mieux que rien, mais on est loin du compte.

IW Enfant nucléaire 02Vu la conjoncture technologique actuelle, il faudra plusieurs décennies pour remplacer le nucléaire par d’autres sources d’énergie. D’autant plus que le lobby du nucléaire fait pression pour qu’on conserve les centrales nucléaires, parce que c’est une affaire qui rapporte des milliards.

Même Fukushima n’y a rien fait. L’Allemagne a cependant entamé sa sortie du nucléaire, mais elle-même qui ouvre le bal ne prévoit cette sortie que pour 2022, et au coût de plusieurs centaines de milliards. C’est donc un investissement de poids. Et comme on le sait, on préfère investir dans l’armement, la guerre, que dans les choses positives ou humanitaires. Parce que le mal est plus rentable que le bien, et cela ce n’est pas de la négativité de ma part, mais une réalité incontestable. Sans doute parce que le mal est plus spectaculaire, et le bien plus discret. Quand on me dit que je suis sombre, je réponds que le monde est bien plus sombre que moi ; après tout, moi je n’ai jamais volé, violé, tué, massacré, empoisonné qui que ce soit. Décrire une réalité sombre et être une réalité sombre, ce n’est pas pareil. Comme je le répète souvent, il ne faut pas confondre le regardant et le regardé. Si je décris le plus terrible accident de voiture dans les moindres détails, ce n’est pas ma description qui est horrible et qui a tué des usagers de la route, c’est l’accident lui-même.

Mais je m’égare. C’est un défaut d’écrivain, je suppose.

Donc, pour revenir à la question… Le problème est qu’il est trop tard pour faire marche arrière en un claquement de doigts. On peut faire marche arrière, mais ça prendra du temps. À moins que nous acceptions tous de renoncer à notre confort technologique, à n’allumer nos lampes, ordinateurs, télévisions, qu’une heure par jour voire deux jours par semaine. Mais accepterions-nous ce régime-là ? Parce que dès qu’on a une panne de courant d’une heure, tout le monde râle déjà. Alors, il faut être cohérent… On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Nous sommes tous prisonniers de notre confort matériel et technologique, et beaucoup sont prêts à changer les choses à condition que ça n’affecte pas d’un poil leur mode de vie. Ce qui est pratiquement impossible, comme nous le savons. Sans quelques petits sacrifices, on ne résout rien.

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Chronique : L’Enfant Nucléaire (Pica Morfal Boy)

L'enfant nucléaireUn roman choc aussi fascinant que dérangeant qui mérite le détour

Écrit par l’auteur belge Daph Nobody, L’Enfant Nucléaire est son second roman, paru en 2012 dans la collection Exprim’. Il avait précédemment écrit Blood Bar dans la même collection en 2009.
Ce roman fait partie des récits inattendus qui nous tombent parfois dessus et qui se transforment en indispensables.
L’Enfant Nucléaire est un inclassable pourra en choquer certains et même déplaire tant tout ce qu’il y a de moche en ce monde y est condensé, mais il est également d’une originalité et d’une lucidité rares.

Pica : Appétit morbide pour des substances non comestibles

Avant de commencer le roman, nos yeux tombent sur cette définition d’un mot que nous n’avions jamais croisé auparavant. Le pica existe : c’est une vraie maladie, cette définition a été tirée du Larousse. Nous y trouvons également le mot morfal, beaucoup plus répandu et connu.
Ces deux termes accolés nous donnent déjà une idée de ce dont il est question puisque le sous-titre du livre est Pica Morfal Boy…

C’est ainsi que, dès la première page, nous faisons la connaissance de l’étrange américain Jiminy Waterson, un garçon qui, déjà tout-petit, mangeait et avalait tout ce qui était à sa portée : papier-peint, bouts de murs et même bouteille entière d’eau de javel… !
Les médecins ne savent pas d’où vient cette incroyable résistance digestive, mais Jiminy, devenu adolescent, se lance dans un road trip avec son meilleur (et seul) ami Alex pour vendre la seule chose qu’ils possèdent : le don incroyable de Jiminy.
Et d’un ami qui sache « le vendre », Jiminy en a besoin. Avec son physique biscornu et peu engageant, il n’attire pas vraiment : cheveux gris et gras, dents noires, haleine repoussante… il y a du travail avant de devenir une vraie star.

Voilà comment Jiminy en est venu à tenter de faire des spectacles grâce à son « don », Alex lui faisant office d’agent. Mais les deux compères maraudent et perdent plus d’argent qu’ils n’en gagnent vraiment, entre les frais d’essence et de nourriture (du moins pour Alex). Jusqu’au jour où l’avenir leur sourit en la personne de Gerald, le gérant d’un restoroute miteux. Il voit venir l’aubaine d’ameuter une foule de client grâce au spectacle culinaire de Jiminy… moyennant un pourcentage, bien entendu !

En parallèle aux aventures d’Alex et Jiminy, un convoi de déchets nucléaires est en cours d’acheminement. Or, la destination finale est une petite ville dont les habitants doivent être chassés. Les politiques n’ont pas trouvé mieux que d’enfouir les déchets radioactifs que la société actuelle produit sous un hameau perdu des États-Unis. On vous laisse faire l’association d’idées…

Un récit glauque au possible dont l’attrait est pourtant indéniable

Daph Nobody ne fait pas dans la dentelle. Son truc à lui, c’est de nous montrer l’ironie morbide du monde qui nous entoure. Vous pensez être au fond du trou ? C’est que vous n’avez pas assez creusé ! Pour moi, c’est un peu la morale de l’Enfant Nucléaire et du monde tel qu’il y est décrit. Quant à savoir s’il est aussi sombre que cela en réalité… Allez savoir, mais c’est bien possible !

En effet, à chaque fois qu’il arrive quelque chose de bien aux deux adolescents, une tuile leur tombe dessus… Si ça ce n’est pas de l’humour noir ! On en vient à croiser les doigts pour eux. C’est un roman sombre, certes, mais jusqu’à quel point ? A vous de le découvrir. Vous verrez combien il est agréable de se laisser surprendre par un récit.
Politiques véreux, policiers peu recommandables et autres personnages aussi influents que dangereux… le tableau est parfaitement dans le thème : sinistre et désenchanté.

Un road-trip aux allures de descente aux enfers

Le parcours de Jiminy est semé d’embuches, mais on s’attache sans mal à ce personnage tenace et singulier. En effet, notre antihéros morfal est le seul sur lequel les événements ne semblent pas avoir de prise (ou presque). Et pourtant, c’est celui qui en bave le plus, dans tous les sens du terme. Respecté, adulé, détesté, instrumentalisé… Jiminy sera tout et rien à la fois durant son parcours avec Alex.

Autre élément très intéressant de l’intrigue, Jiminy évolue. Au sens physique du terme. Cela commence tout doucement… puis va en s’accélérant à force de manger de la terre, de la peinture, des cassettes vidéo et autres objets non comestibles. Et plus son spectacle fonctionne, plus il faut étonner une foule qui fait de la surenchère. Vers quoi cette transformation va-t-elle l’amener ?

Enfin, dernier élément sur lequel mettre l’accent, L’enfant Nucléaire n’est pas qu’un roman fantastique qui pousse une maladie à son point le plus extrême. C’est aussi et avant tout un roman politique. Il nous pousse à nous interroger sur la notion de bien commun et de mal. Où commence une bonne action quand elle se fait au détriment d’autres personnes ? On y découvre également toutes les machinations politiques que Daph Nobody a concoctées pour nous et qui s’emboitent parfaitement à l’intrigue. Et même si certains faits sont aisés à pressentir, d’autres sont aussi surprenants que bien amenés.

Alors, que penser de L’Enfant Nucléaire ? Pour moi, c’est un livre d’un genre inclassable : sombre comme je n’en ai rarement lu et comme j’aimerais en lire plus. Il y a souvent trop de concessions dans les récits, ce qui les rend bons mais pas excellents. L’Enfant Nucléaire est un livre mémorable comme il en faudrait plus et c’est ce que la collection Exprim’ s’emploie à faire.

Bravo à Daph Nobody pour ce roman cinglant, triste et beau à la fois. Son écriture désabusée nous entraîne dans une aventure dont on ignore tout ou presque, sinon qu’elle est folle et sinistre. A lire dès l’âge de 15 ans minimum.

Saluons également la sublime couverture de l’artiste Kris Kuksi, dont l’œuvre intitulée Original Sin colle parfaitement à l’ouvrage de Daph Nobody.

L'enfant nucléaire original sin